• Pierre Schreiber Auteur

Confinés...

Siège de Worldgame – 20 mars 2020



Pour une organisation comme Worldgame, le confinement ne fut pas une affaire délicate. Dès les premiers signes d’une potentielle pandémie mondiale, en janvier, Yacine avait pris des mesures drastiques. Il avait laissé le choix à ses collaborateurs : "soit vous acceptez de vivre et de travailler sur le campus jusqu’à nouvel ordre et pendant une période qui peut dépasser six mois, soit vous rentrez chez vous sous une heure. Dans ce second cas, avait-il ajouté, vous serez payés normalement, mais vous ne remettrez pas les pieds ici avant la fin de l’année."


Quelques voix s’étaient élevées contre ce qui leur paraissait être une mesure autoritaire et injustifiée, mais Yas’ avait été, comme souvent, ferme et parfaitement sûr de lui.


"On sait des chinois qu’un nouveau virus a fait son apparition sur un marché de Wuhan au moment de Noël. On ne connait pas encore sa dangerosité, ni s’il va pouvoir être traité rapidement, mais ce que je peux vous dire, c’est que lorsqu’un nouveau virus fait son apparition… un virus contre lequel aucun des sept milliards d’organismes de notre espèce d’hominidés n’a encore fabriqué d’anticorps, et bien il rentre comme dans du beurre ! Alors, vous faites comme vous voulez, mais de mon côté, je m’enferme ici avec ceux qui veulent continuer à explorer ce champ infini de connaissances qu’est le big data, et j’observe avec des yeux d’enfant ce que va devenir le monde en 2020."


Une cinquantaine d’ingénieurs avait choisi de s’auto-confiner et avait même pu faire venir sa famille. Worldgame avait largement de quoi loger, distraire et nourrir une cinquantaine de familles sur son campus flambant-neuf.


Le confinement généralisé des français avait été décidé le lundi 16 mars, et quatre jours plus tard, les médias étaient embolisés par une multitude de pseudo-savants, qui goutaient surtout un dérisoire moment de notoriété en débitant des avis peu documentés. Certains faisaient exception, naturellement, et ces derniers intéressaient particulièrement Yacine et ses chercheurs.


- Qu’a donné la conférence de presse du directeur général de la santé ? demanda Yacine à Iris en lui caressant la joue.


Elle n’eut pas de mouvement de recul : voici deux mois qu’ils n’avaient pas été en contact avec le monde extérieur, et en outre, chaque collaborateur de Worldgame ainsi que chaque membre des familles qui vivaient sur le campus, avait été testé au Covid-19 en début de confinement. Pour peu qu’ils ne sortent pas du campus – ce à quoi la société de sécurité engagée par Yas’ veillait scrupuleusement – ils pouvaient continuer à diner ensemble, se toucher, et même s’embrasser et faire l’amour…


- 12.612 cas de contamination, 450 morts dont 87% ont plus de 70 ans, énuméra la jeune femme. Rien de bien nouveau.


Rien de bien nouveau en effet, pensa Yacine. Ces chiffres communiqués chaque soir dans un soucis de « transparence et d’honnêteté vis-à-vis des français », comme l’avait dit le président de la république, donnaient lieu à différentes analyses qui produisaient toutes la même forme de courbe. Une courbe qui s’envolait désespérément. La courbe d’une fonction exponentielle…


C’est cette courbe et l’effet désastreux qu’elle produisait sur les françaises et les français, qui désespérait Yacine. Comment pouvait-on, sous couvert d’une louable intention d’informer le grand public, se tromper autant de combat ? Comment ces hauts fonctionnaires, ces médecins pourtant habitués à la rigueur scientifique, pouvaient-ils être aussi nuls en matière de communication ? Car Yacine en était certain, en période de guerre – et nous étions en guerre - la seule chose qui comptait était le moral des troupes !


Yacine zappa sur BFM. L’invité, le chef du service d’urgence d’un hôpital de la région parisienne, exhortait ses concitoyens à rester chez eux. Il avait l’air à bout, ce qui était compréhensible vu les drames que le pauvre homme voyait défiler depuis plusieurs semaines. Malheureusement, tous les messages véhiculés à la télévision et sur Internet, n’étaient que douloureuses lamentations, exhortations désespérées à rester chez soi, et pire que tout, invectives en tout genre contre « ces inconscients qui mettaient en danger la vie des autres en défiant les mesures de confinement». Bien sûr, Yacine savait que cette distanciation entre les réservoir à virus - les corps humains - était absolument nécessaire pour limiter l’épidémie, que c’était même la seule solution. Il avait d’ailleurs été l’un des premiers à prendre cette mesure pour ses employés. Non, ce qui l’affligeait c’était que l’on puisse aussi mal communiquer pour obtenir des français qu’ils fassent preuve d’un peu de discipline.

- Tu vois, Iris, si ces couillons encourageaient les téléspectateurs en les félicitant, en leur remontant le moral, en leur faisant des petits bisous, quoi… au lieu de déverser leur stress sur les inconscients qui se baladent encore dans la rue…

- Mais ils existent ces inconscients ! l’interrompit Iris.

- Bien sûr qu’il existent ! Mais il est peu probable qu’ils regardent la télé, actuellement. Bilan: on se sert d’un média de masse pour angoisser nos petits combattants à qui on devrait plutôt remonter le moral !

- En leur disant quoi ?

- Eh bien en leur disant par exemple que ce confinement sert à quelque chose. En leur expliquant quels sont les chiffres que l’on s’attend à voir baisser, et quand !

- Mais on n’en sait rien, Yas’

- Bien sûr qu’on le sait… mais on ne dit rien parce qu’on croit plus efficace de taper du poing sur la table. Ça rassure les responsables de pacotille…

- Tu deviens arrogant, soupira Iris qui connaissait bien son homme.


Yacine ne dit rien. Il avait conscience de paraître parfois affreusement prétentieux. Il ne l’était pas, pourtant. C’est juste que son cerveau fonctionnait beaucoup plus vite que celui de ses semblables… et qu’il n’avait pas la patience d’attendre qu’ils comprennent ce que lui percevait en une fraction de seconde. Il prit une feuille et expliqua en un schéma, ce qu’il fallait selon lui, expliquer aux français :


- Regarde, dit-il en traçant une courbe exponentielle, ça c’est le nombre de malades du covid-19 communiqués chaque jour par le directeur général de la santé… À ton avis, ce chiffre est-il sous-estimé ?

- Ben oui, bien sûr. Il est sous-estimé puisqu’on ne détecte pas tout le monde !

- En effet. Et à quoi correspond ce chiffre, alors ?

- Au nombre de nouveaux cas que l’on détecte chaque jour.

- Tout juste, dit Yacine en traçant l’axe des abscisses. Il représentait les dates de début février jusqu’à aujourd’hui. Et quand penses-tu que ces gens, que l’on a détecté aujourd’hui, sont tombés malades ?

- Je ne sais pas, moi. Quelques jours auparavant… Quatre ou cinq, si j’en crois le délai d’incubation.

- Faux ! Ces gens ont été détectés aujourd’hui parce qu’il présentaient des symptômes, graves ou très graves ! On peut en déduire qu’ils sont tombés malades il y a potentiellement assez longtemps. Peut-être plus de quinze jours, pour certains !


Iris réalisa où il voulait en venir.


- Bien sûr, dit-elle, s’il se présentent à l’hôpital aujourd’hui avec quarante de fièvre et des difficultés respiratoires, c’est qu’ils sont tombés malade début mars !

- Exact. Donc la seule information qui nous intéresserait vraiment, serait de connaître le nombre de nouveaux cas qui ont attrapés la maladie aujourd’hui !

- Mais on ne le sait pas !

- On ne le sait pas… aujourd’hui… Mais on le saura dans quelques jours, lorsqu’on aura demandé à chaque nouveau cas détecté, dans cinq, dix, ou quinze jours, la date à laquelle ils a commencé à ressentir les premiers symptômes. À ce moment-là, on pourra additionner tous les cas qui sont tombés malade le 20 mars. Et on pourra tracer la véritable courbe des nouveaux cas quotidiens, dit Yacine en traçant une nouvelle courbe sur sa feuille.


Cette nouvelle courbe démarrait plus tôt que la première. Elle avait au départ la même forme que l’autre, celle d’une fonction exponentielle qui s’envolait. Mais elle ralentissait sa progression au bout d’un moment. Et ce moment se situait précisément à la date du jour. Le 20 mars 2020.


- Comment peux-tu être sûr de ça, Yacine ? demanda Iris.

- Je ne peux pas en être certain. Mais c’est la seule information qui nous intéresse : la courbe des nouveaux cas en fonction de la date à laquelle ils sont tombés malades… pas de la date à laquelle on les a détectés…


Iris se gratta le nez du bout de son crayon.


- Mais alors, ça veut dire qu’on ne connait cette information qu’avec un délai, une fois que les malades détectés un jour donné, ont déclaré le jour auquel ils sont tombés malade… Mais pourquoi les pouvoirs publics ne communiquent-ils pas sur cette info ? La date à laquelle les gens tombent malade est la seule donnée sur laquelle les mesures de confinement peuvent avoir un impact !


Yacine pris le visage de son amoureuse entre ses mains et l’embrassa sur les lèvres.


- Tout juste, mon trésor. Si on avait choisi cette information comme jauge de l’épidémie, et expliqué aux français que c’était le seul indicateur valable pour mesurer l’efficacité des mesures de confinement, mais que cet indicateur n’était par nature, disponible qu’avec quelques jours de retard… Et bien on aurait des confinés qui se raccrocheraient à l’attente fébrile de la parution des résultats des 16, 17, puis des 18 et 19 mars… Crois-moi, le moral des troupes serait bien meilleur !


Yacine éteignit la télévision et entraina Iris vers la porte du bureau. "Je ne serais pas contre un peu d’auto-confinement tous les deux", dit-il en la dévorant du regard. "On peut, nous, puisqu’on s’est bien comporté dès le début !"

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